Son premier jour

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Comme chaque matin, Alexandra, ma belle-mère, me réveille à sa façon bien rodée. Il est sept heures. Elle entre sans frapper dans notre chambre et lance, d'une voix aiguë et faussement douce :
— Lilio, tu dors ?

Évidemment, il se réveille. Il m'appelle aussitôt. Si, par miracle, il se rendort, elle revient quelques minutes plus tard, insatiable.
— Lilio, tu veux un biberon de lait ? Appelle maman !

Et elle disparaît aussitôt. Résultat : mon fils éclate en pleurs, et je n'ai d'autre choix que de me lever. Il est à peine huit heures. Je me suis couchée à deux heures du matin, après mon service. Autant dire que je n'ai presque pas dormi.

Je pars travailler, fatiguée, le cœur déjà lourd. C'est le premier jour officiel de Lukas en tant que directeur. D'entrée de jeu, il nous rassemble dehors pour une réunion d'équipe. Il se présente, les mains dans les poches, le ton assuré — et ses yeux, surtout, posés presque tout le long sur moi.

— Je m'appelle Lukas, pour ceux qui ne me connaissent pas encore. J'étais déjà manager ici avant, et je reviens pour remettre les choses à plat. J'ai plein d'idées. Vous verrez, je suis quelqu'un de droit et de compétent.

Il enchaîne immédiatement sur la répartition des postes :
— Tatiana, tu prends la terrasse avec Emma. Tristan, tu t'occupes de l'intérieur et de la véranda. Vu la chaleur, tu n'auras sans doute pas grand monde, mais je serai en renfort au cas où. Sabine, toi je te garde en soutien : je suis crevé aujourd'hui, donc tu seras mon bras droit pendant le service. Tout est bon ? Des questions ?

Je ne peux pas m'empêcher de lancer, taquine :
— Moi aussi je peux avoir quelqu'un en soutien ? Parce que je suis crevée, moi aussi !

Un éclat de rire traverse le groupe. Je sens ses yeux s'écarquiller, surpris par ma répartie. Je reprends rapidement, un sourire au coin des lèvres :
— Je plaisante, hein... avant de me faire gronder.

Il rit avec nous, mais pas comme les autres. Il y a dans son rire une curiosité, presque un intérêt. Comme s'il cherchait déjà à me décoder.

Le service commence, intense, rythmé. Lukas ne reste pas en retrait. Il court avec nous, sert les clients, aide à débarrasser, donne un coup de main partout où il le faut. Ça me surprend. J'en parle à Sabine, mon amie et collègue, qui travaille ici depuis longtemps.

— Franchement, me dit-elle, Lukas c'est un vrai bosseur. Tu peux lui faire confiance.

Je hausse les épaules, sceptique.
— On verra. J'ai passé un bon service, c'est vrai. Mais je suis méfiante, tu me connais. Je ne donne pas ma confiance comme ça.

Vers la fin du service, quand la salle commence à se vider, Lukas me propose un tête-à-tête. On s'installe à une table, à l'écart. Il me regarde droit dans les yeux, et je sens que ce moment est plus important qu'il n'y paraît.

— Emma, j'ai vu ta façon de travailler aujourd'hui. Moi, je veux une équipe fiable, soudée. Alors je voulais te demander : comment tu te vois ici ? Tu comptes rester longtemps parmi nous ?

Je prends une inspiration.
— Je me plais bien ici. Après, pour moi, l'ambiance c'est capital. J'aimais beaucoup travailler avec Tomy. J'ai rien contre toi, au contraire, mais j'ai besoin de voir ce que tu vas faire du restaurant. Aujourd'hui, j'ai aimé ta manière d'être sur le terrain. Mais c'est sur la durée que tout se joue.

Il m'écoute attentivement, puis me répond, confiant :
— Je connais bien cette boîte. Je sais comment la faire tourner. Je ne stresse jamais, tu verras. Tu peux me faire confiance.

Je le fixe.
— On verra bien, Lukas. Je suis du genre à juger sur les actes, pas sur les mots.

Pendant qu'il parle, mes yeux se perdent un instant dans les siens — d'un bleu clair, presque translucide. Magnifiques. Mais trop clairs, justement. Comme s'ils voyaient tout, mais ne montraient rien. J'ai du mal à soutenir ce regard, mais je refuse de baisser la tête. Pas devant lui.

Si j'avais su que cette résistance allait l'intriguer. Que ce face-à-face, anodin en apparence, allait être le début d'un jeu... je me serais peut-être abstenue. Ou peut-être pas. Peut-être que, dès le départ, j'avais envie de découvrir ses failles. Car au fond, notre histoire ne sera jamais vraiment une romance. Ce sera un duel. Un défi. Constant.


Mon Directeur me possèdeWhere stories live. Discover now