18 - Transparente

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Cassie





Un coup d'œil sur l'écran de mon ordinateur me confirme que midi approche. Je m'apprête donc bientôt à enfiler ma seconde casquette : celle d'étudiante. Ma première semaine en immersion touche à sa fin et j'ai passé celle-ci à jongler entre ici et l'université. C'était éreintant, mais je suis plutôt satisfaite du travail fourni. D'ailleurs, Sofia vient de m'adresser ses félicitations.

Je serais très surprise qu'elle serve le même discours à Addison.

N'oublie pas qu'elles se connaissent, alors...

Son attitude durant ces cinq premiers jours m'a vraiment interpellé. Elle agit comme si ce stage n'était qu'une simple formalité, comme si elle était déjà embauchée, pire encore, comme si c'était la boîte de son père... Elle passe son temps rivé à son portable. À croire que mettre à jour ses statuts sur ses réseaux sociaux reste sa principale priorité. Ses seuls centres d'intérêt se résument aux magazines mode et people dont elle s'évertue à nous offrir un condensé de potins. Plus insipide, tu meurs !

Ses quelques interventions sur le plan professionnel s'avèrent d'une consternation affligeante. Si elle obtient le job, je saurais pourquoi et surtout comment ! Avec Charly comme décisionnaire, j'ai de quoi m'inquiéter. Il est du genre à prêter plus attention à la plastique qu'au cerveau d'une personne. En tout cas, pour ce que j'ai pu constater de ses relations avec la gent féminine... J'espère qu'il possède tout de même un minimum de conscience professionnelle. Cette pensée m'arrache un rire amer tant les mots « Charly » et « conscience » dans la même phrase me semblent incompatibles.

Addison se regarde sans cesse dans le moindre objet lui renvoyant son reflet : miroirs, écrans, vitres, tout est bon pour vérifier son maquillage et sa coiffure. Cette attitude superficielle me dépasse. Cette fille est le stéréotype parfait de la Californienne que l'on peut apercevoir dans les séries à la télévision. Pour ma part, la seule caractéristique est la blondeur de mes cheveux. Un gène physique que j'ai dû recevoir de mon géniteur... Ceux de maman sont bruns, c'est donc obligatoirement de lui que je les ai hérités. Je n'ai malheureusement aucune preuve pour venir confirmer cette hypothèse. Il faut vraiment que je me remette à plancher sur ce sujet. Découvrir mes origines s'inscrit comme l'un de mes objectifs numéro un, alors tout le reste ne doit pas me parasiter au risque de le perdre de vue.
D'ailleurs, après mes cours de l'après-midi, je prévois d'aller zieuter les albums photos de la promotion de ma mère. On ne sait jamais, je pourrais très bien tomber sur un cliché d'homme. Et, touchée par une divinité suprême, je le reconnaîtrais. Foutaises ! Mais quand on n'a plus rien à quoi se raccrocher, demeure la foi ultime en la puissance du destin.
À cette allure-là, Colombo, tu vas finir chez une voyante ou un marabout qui pompera tout ton fric contre deux ou trois conneries qui ne te mèneront nulle part !

J'éteins mon ordinateur, range les papiers et stylos qui trainent sur mon bureau, puis, mon sac sur l'épaule, me dirige vers celui de Sofia pour y déposer mon compte-rendu du jour. En me retournant, prête à filer, je l'aperçois. Port altier, savamment vêtu du combo parfait : costume anthracite sur chemise blanche, Charly déambule dans l'open-space tel un Dieu grec devant ses disciples. Je m'inclus bien évidemment, ou malheureusement devrais-je plutôt dire, dans cette dernière catégorie. Indépendamment de ma volonté, je fixe cette moue légèrement pincée qui donnent à ses lèvres une forme si sexy que...

Et voilà... Quelques jours sans le voir et ça y est, tu vas bientôt nous annoncer que tu crèves d'envie de baiser sa bouche.

N'importe quoi ! m'offusqué-je face à ma conscience sarcastique. Je n'ai jamais nié sa beauté, cette classe naturelle qu'il dégage juste en marchant, donc je le regarde, tout comme je lorgne avec appétit un paquet de M&M's sans pour autant me l'envoyer, car je sais que les répercussions sur mon corps seraient mauvaises. Pour lui, c'est pareil. Sauf que là, ce n'est pas ma santé la première en danger, mais mon égo, ma dignité... mon cœur.

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Je ne l'avais pas revu depuis mardi, lors d'une réunion en présence de toute l'équipe. Durant l'heure écoulée dans cette salle, c'est à peine s'il m'avait adressé une œillade. J'étais devenue transparente. N'est-ce pas ce que j'attendais ? De l'indifférence.

Alors pourquoi ai-je passé mon temps à le scruter dans l'attente d'une marque d'attention ?

Pas un signe d'intérêt. Rien.

Pourquoi ne me suis-je pas contentée de savourer la sensation d'être libérée de son joug ?

Cette ignorance tant de fois souhaitée m'a comprimé la poitrine. J'en suis venue à penser que notre dernière confrontation, de laquelle j'étais sortie grande gagnante, l'avait résolu à clore son jeu. Je n'étais peut-être plus une distraction attrayante à son goût, il avait possiblement trouvé mieux... Mon pathétisme m'a atterré.

À la fin de l'entrevue, il nous a annoncé son départ pour le restant de la semaine. J'ai pris cette nouvelle comme l'occasion rêvée de me recentrer totalement sur mon travail sans qu'il parasite mes capacités de concentration.

Cet intermède, dont j'ai allégrement profité pour me donner à fond, s'achève avec son retour. Addison s'approche de lui en roulant des hanches. Pour partir, je n'ai pas d'autres choix que de marcher devant eux. À mesure que j'avance, la voix de crécelle de ma rivale de stage me parvient :

— New York ! s'extasie-t-elle. Oh ! Tu te souviens, nous y avions passé des vacances de rêve, lui rappelle-t-elle avec émotion.

Déduction : ils ne se fréquentent pas qu'un peu ces deux-là. Tu ne pars pas en congés avec de vagues connaissances tout de même...

Je fronce les sourcils et Charly le remarque.

— Un problème, Cassie ? Tu n'aimes pas cette ville peut-être ?

Je crois que c'est la première fois qu'il utilise mon diminutif. C'est étrange, dérangeant. Je mets de côté cet aspect perturbant et me concentre sur l'absurdité qui vient de sortir de sa bouche. New York ! Comme si je pouvais ne pas apprécier...

— Aucun problème, répliqué-je froidement. J'adore cette ville, elle me fascine. Comme la plupart des gens, je rêve de remonter Time Square, de me poser sur un banc dans Central Park... Mais, pas avec n'importe qui.

Les deux ne percutent même pas que ma remarque les visait. Addison ne capte rien en dehors de Charly, de toute façon. Elle se paie le luxe de plaquer sa paume sur l'épaule de notre chef, affichant un air béat d'admiration.

Quelle conne !

Lui n'est pas mieux ! Il lui sert son plus beau sourire. Ça y est, je n'existe plus... Je m'éloigne, la gorge serrée, en leur souhaitant un bon week-end. Partir sans se retourner reste parfois la décision la plus saine à prendre.


***


Assise sur une chaise dans un renfoncement de la bibliothèque, je feuillette l'épais album de la promo 2003 de l'université. Page après page, je perds espoir que cette action me délivre le moindre indice. Le destin, Dieu, ni aucune autre divinité, ne m'a touché de son aura mystique. Je crois vaguement reconnaître ma mère sur un cliché de groupe, mais la qualité des photos de cette époque ne me permet pas d'en acquérir la certitude. Telle une détective en herbe 2.0, je shoote tout de même la pseudo-preuve avec mon iPhone. Alors que je replace la bible des étudiants du début du siècle dans l'étagère où je l'ai dénichée plus tôt, quelqu'un débarque dans mon dos en me chatouillant la taille. Je sursaute.
La paume plaquée sur le cœur, je me retourne et découvre Preston.

— Alors ma mignonne, tu as terminé tes recherches ?

Mary arrive à sa suite. Je n'ai pas pu la voir de la semaine, la cadence mêlant travail et études ne m'a pas laissé le temps de flâner avec elle sur le campus.

BEHIND - Tome 1. The Wicked GameOù les histoires vivent. Découvrez maintenant